Il y a des défilés que l’on regarde. Et puis il y a ceux qui prennent littéralement possession de la ville. Pour son printemps-été 2027, Matières Fécales a choisi de faire les choses en grand : 99 silhouettes, une place de la République transformée en podium et un message impossible à manquer. Le duo formé par Steven Raj Bhaskaran et Hannah Rose Dalton signe ainsi l’un des shows les plus marquants de cette Fashion Week de Paris.

Le choix du lieu n’avait évidemment rien d’anodin. Place de la République, symbole historique des rassemblements et des manifestations parisiennes, n’avait encore jamais accueilli de défilé de mode. Matières Fécales y a donc installé son univers pendant 35 minutes, autour du monument représentant la République française.
Après avoir consacré sa précédente collection au « 1 % », c’est cette fois au « 99 % » que le duo donne la parole. La collection, baptisée « The Ninety-Nine Percent », réunit exactement 99 mannequins racisés. Beaucoup sont proches des créateurs : famille, amis, collaborateurs et personnalités de leur entourage. Une manière de déplacer le centre de la fashion week et de mettre la représentation au cœur même du spectacle.
Et le résultat ne ressemble pas vraiment à un défilé classique.
La présentation est construite en trois actes. Le premier, « FAMILY », est profondément autobiographique. Steven Raj Bhaskaran y convoque son enfance à Montréal, sa mère, sa sœur et sa nièce, mais aussi les différentes cultures et religions qui ont façonné son parcours. Les silhouettes blanches, les drapés, les têtes couvertes et les références religieuses installent une atmosphère presque cérémonielle.



Le créateur évoque notamment une enfance marquée par différents environnements religieux, du christianisme à l’hindouisme, en passant par le mormonisme et l’islam. Les vêtements deviennent alors une façon de parler d’identité, de famille et de la manière dont chacun choisit — ou est parfois contraint — de se présenter au monde.
Puis tout bascule.
Le deuxième acte, « TRIBE », est beaucoup plus brutal. Les silhouettes prennent une dimension punk et presque guerrière : cuir, balaclavas, tailoring déconstruit, pièces abîmées, références militaires, modifications corporelles et t-shirts mettant en scène Marianne. La robe « RESIST » résume à elle seule l’énergie de cette partie du show.



L’inspiration vient notamment des scènes punk et metal que Bhaskaran a découvertes adolescent à Montréal. Des univers qui lui auraient permis de trouver une communauté en dehors des cadres auxquels il était habitué. Sur la place de la République, ces références prennent une nouvelle dimension : elles deviennent une représentation de la diversité contemporaine plutôt qu’une simple esthétique subculturelle.
Et évidemment, Matières Fécales reste Matières Fécales.
Les silhouettes sont extrêmes, les corps transformés. Certaines coiffures et modifications faciales prolongent l’esthétique post-humaine propre au duo, tandis que les plumes, les volumes gigantesques et les silhouettes sculpturales donnent au show une dimension presque couture.







Parmi les 99 silhouettes, trois femmes composent également une interprétation vivante du drapeau français, dont la mannequin et athlète Tjiki Sidibé, tandis qu’une autre apparaît voilée : une mise en scène qui fait écho à une couverture de Dazed réalisée en 2022.

La collaboration avec Christian Louboutin ajoute encore une dose de drama. Les chaussures à semelles rouges prennent des formes particulièrement inattendues, notamment avec des talons courbés et des modèles façon tongs à talons qui semblent défier complètement l’anatomie habituelle d’une chaussure.

Rihanna, présente au premier rang, portait justement une paire issue de cette collaboration.

Le dernier acte, « GODS », pousse encore plus loin cette volonté de brouiller les frontières entre mode, art et politique. Les techniques couture deviennent plus présentes, avec notamment des textiles provenant de Varanasi et du coton tissé au Burkina Faso transformés en silhouettes spectaculaires. Une robe aurait nécessité pas moins de 300 mètres de tulle.
Et puis arrive l’image qui risque de rester de cette Fashion Week.
Pour le final, des mannequins portent sur leur dos des sculptures hyperréalistes représentant des hommes milliardaires vieillissants, les yeux masqués par des billets de banque. Une reprise directe des figures introduites par Matières Fécales dans sa collection précédente, mais dont le sens est ici complètement inversé : après avoir montré le pouvoir du 1 %, le duo place les 99 % au centre du récit.


Rihanna était évidemment là pour assister au spectacle, mais elle n’était pas la seule personnalité à avoir fait le déplacement. Rick Owens, Michel Lamy, Nikki Lilly ou encore Daphne Guinness figuraient également parmi les invités, tandis que Farida Khelfa et Rokhaya Diallo faisaient partie des figures présentes dans le show.




Et le message ne s’arrête pas au podium. Une partie des ventes de la collection SS27 doit être reversée à La Maison d’Allanah, une association française qui accompagne notamment des réfugiés LGBTQIA+ en matière de logement.
Matières Fécales aurait donc pu se contenter de créer un défilé spectaculaire.
À la place, le duo a pris un monument parisien associé aux rassemblements populaires, y a placé 99 personnes racisées, convoqué l’histoire personnelle de son créateur et transformé la mode en espace de représentation.
Le résultat est évidemment très Matières Fécales : sombre, radical, parfois dérangeant, mais surtout : on a adoré.
Et cette fois, la place de la République n’était pas seulement le décor. C’était le message.
Enjoy,
Xoxo
